Défis de l’écriture 2016 – « Le Poids des Mots »

Le poids des mots………

Les mots ont un poids, ils sont vivants : ainsi la psychanalyste Maud Mannoni a-t-elle intitulé le livre qu’elle a rédigé en 1995. Lorsqu’elles ont entendu l’expression Le poids des mots, qu’est-il venu à l’idée des personnes appelées à produire un écrit dans le cadre des Défis de l’écriture 2016 ? Parler de mots, pourquoi pas, mais le champ est immense ! Alors, quelle clé utiliser pour y entrer. D’autant que tout mot a ceci de particulier que, lu ou entendu, il est perçu et traduit de manière spécifique et personnelle par chacune et par chacun. D’où l’impossibilité d’en donner une signification exacte et exhaustive et le fait qu’aucune définition ne puisse rendre compte de l’ensemble des acceptions qu’il englobe. D’ailleurs, il n’est que de lire les textes reçus au CRIL541 pour constater cela. Que je prononce les mots “voyage” ou “famille”, “enfant” ou “liberté”, “nature” ou “musique”, et chacun de déplier l’imaginaire qui lui est propre.

Premier constat : en tant qu’être humain, je suis, de fait, un être de langage, et, conséquemment, à la fois récepteur et émetteur de mots. Combien ? Les versions 2017 du Petit Larousse et du Petit Robert annoncent soixante-trois mille mots. Sachant que l’essentiel peut se dire en six cents mots, voire trois cents si on reste sur un plan strictement pratique, l’homme instruit a minima est censé en connaître, et pouvoir en utiliser, entre trois mille et six mille. Reste qu’il ne suffit pas d’avoir une idée approximative du mot, encore faut-il être capable de s’en servir à bon escient. C’est là le sens et la finalité de l’apprentissage langagier. C’est là aussi que gisent les difficultés auxquelles sont confrontés celles et ceux qui font appel au CRIL54 parce qu’ils souhaitent améliorer leur maîtrise de la langue française. Analyser les requêtes adressées à la structure permet de constater ce qui suit : certaines émanent de personnes salariées mais dont l’emploi est instable, voire menacé, en raison de la faiblesse de leur niveau langagier ; quelques unes sont le fait de pères, de mères qui prennent conscience du décalage qui risque de se creuser entre eux-mêmes et leurs enfants ; d’autres sont liées à la possibilité d’obtenir une carte de séjour. En fait, quelles que soient les motivations, elles visent toutes le même but : acquérir les bases langagières permettant de se sentir mieux intégré dans la société. Et qui dit “bases langagières” implique l’accès aux mots.

Vu de l’extérieur, un mot est une juxtaposition de lettres. Assemblées de façon prédéfinie, ces lettres produisent les syllabes et les sons qui forment les mots. C’est ce processus quelque peu magique qui suscite la curiosité de quelques-uns des participants aux Défis. Parce qu’en fait comment un assemblage de caractères plus ou moins aléatoire parvient-il à dire quelque chose de nos idées, de nos pensées, de la réalité du monde qui nous entoure ? Mystérieuse complexité, en vérité. L’énigme demeurant non résolue, sur quoi les uns et les autres se sont-ils appuyés pour opérer une sélection dans la multitude de vocables que comporte le lexique ? Famille, enfance, liberté, amour, temps qu’il fait, travail, tradition, fête, musique, nature, voyage, printemps sont au fondement d’un grand nombre d’écrits. Déployer ces concepts permet à leurs auteurs de célébrer la joie, le bonheur, l’espoir qui éclairent la vie. Moins nombreux, mais cependant bien présents, plusieurs textes osent aborder le champ lexical de la douleur. Ils convoquent la guerre, la maladie, le sang, la haine, les déplacements de populations, le racisme, la colère. Certes, ces items sont tristes et font mal, mais ils sont une part de notre monde et les taire ou les ignorer ne les rend pas moins existants. Cette dualité du réel, d’aucuns la traduisent à partir de mots qui présentent deux faces différentes. Ce double abord ils le signifient en disant qu’il n’y a pas de rose sans épine, que le soleil est présent par tout le monde, tant dans le pays d’accueil que dans celui laminé par la guerre, que le sang trahit la blessure mortelle mais est aussi symbole de vie, et que le café, s’il rappelle l’Etat qu’il a fallu quitter évoque également le plaisir de se réunir avec ses amis.

Poids des mots, pouvoir des mots. Les mots sont comme la langue d’Esope, c’est-à-dire capables du meilleur et du pire. Ainsi peuvent-ils faire chanter ou pleurer, encourager ou désespérer, valoriser ou abaisser, apaiser ou provoquer la colère, rendre heureux ou blesser, mettre sur un piédestal ou réduire à néant. Précision relevée par certains “écrivants” : les mots mal reçus peuvent ne pas avoir été dits avec l’intention de blesser. Cependant, le danger existe et il est important d’en être conscient car on est responsable des propos que l’on tient. Il est ainsi des moments où il est préférable de se taire, surtout quand on sait son interlocuteur fragile et vulnérable.

Ce qui est écrit dans les paragraphes ci-dessus vous pouvez le découvrir dans les cent soixante-quatorze textes que contient le recueil des Défis de cette année 2016. Vous y rencontrerez des auteurs qui vous diront que les mots virevoltent, bercent, amusent, font rire, voyager, rêver, qu’ils sont le fil que les hommes tissent entre eux et qui les relient, et que poèmes et romans n’existent que par eux et grâce à eux. Ces écrivains prennent d’ailleurs soin de préciser qu’il faut être attentif à bien les choisir car ils peuvent laisser des cicatrices qui ne s’effaceront jamais.

Si les mots sélectionnés sont variés, de même les formes choisies pour les évoquer, allant du court récit au fragment, en passant par le poème, la lettre, la sarabande, l’acrostiche. Nombreux sont également les participants qui ont fait le choix de dessiner pour s’exprimer.

“Qu’importe le flacon, pourvu qu’on ait l’ivresse”, affirme le poète Alfred de Musset. Que les mots forment un tourbillon grisant et enivrant, nul ne peut en douter en lisant les textes de celles et de ceux qui ont pris le courage de répondre à l’invitation à participer aux Défis de l’écriture 2016. Merci à eux et grand merci aussi aux bénévoles qui, chaque semaine, accompagnent personnellement un homme ou une femme désireux d’apprendre le français ou d’en améliorer sa maîtrise. OEuvrant dans l’ombre, ils sont la cheville ouvrière du CRIL54. Ils permettent à tous ceux qui s’adressent au Centre de s’approprier les codes langagiers écrits et oraux qu’il est indispensable de maîtriser pour se sentir inclus dans l’espace sociétal actuel. Et est-il plus beau cadeau que de lire ces paroles d’un accompagné : “Mes mots sont ma liberté” ?

Etre le phare qui éclaire la route des mots : telle est la mission du CRIL54. Pour utile qu’elle soit, cette oeuvre humaine ne pourrait être menée sans soutien financier. Celui qu’accordent les institutions locales et départementales est précieux et les responsables du Centre Ressources tiennent à les remercier pour cette aide qui leur permet de faire croître le nombre de personnes capables d’être autonomes dans le maniement de la langue française.

Geneviève HENRY – COLIN,