Défis de l’écriture 2015 – « Et si j’osais »

Et si j’osais…… OSER…… Tremblez mais osez ![1] Tel est le titre de l’un des ouvrages que l’on peut trouver dans l’une de ces collections dites “pratiques” qui promettent à tout un chacun de parvenir à se réaliser pleinement dès lors qu’il acceptera de suivre les quelques conseils élémentaires que ne manquent pas de recéler les pages du guide qu’il tient entre les mains. OSER : qu’est-ce à dire ? De cet infinitif résonnant comme une injonction, quelles définitions proposent les différents dictionnaires que nous avons à notre portée ? Sans avoir essayé de les classer, voici quelques unes des significations que nous avons glanées au fil des pages : entreprendre, de faire ou de dire, avec audace – se permettre de – avoir la hardiesse – avoir le courage de – tenter hardiment quelque chose – affronter – défier – braver – tenter sa chance : tels sont, parmi d’autres, plusieurs des synonymes et expressions qui permettent de percevoir plus clairement le concept “oser”, fil d’Ariane des Défis de l’écriture 2015, centrés sur l’accroche : et si j’osais…….. Les apprenantes et les apprenants qui ont relevé le défi ont-ils dû surmonter craintes et tremblements ? Peut-être pas tous, mais il n’est pas impossible que certains aient été confrontés à ce genre de trac. En tout cas, rassurons-nous, cette appréhension ne frappe pas seulement les écrivains amateurs, mais aussi ceux qui sont attitrés. Plusieurs de ceux-ci ont d’ailleurs écrit des textes à propos de l’angoisse de la page blanche. En cette année 2015, cette forme de paralysie n’a, apparemment, pas touché le CRIL54, puisque cent cinquante-deux personnes ont pu dire, par écrit, ce qu’elles aimeraient pouvoir oser. Diverses et variées, sont les aspirations que l’on découvre au fil des textes. Certaines tournent autour de l’idée de partir, pas forcément loin, ni longtemps, mais changer de cadre. Beaucoup parlent de franchir les limites relevant de normes acquises, induites par la culture, par l’éducation reçue. Mais comment transgresser les interdits et les codes établis ? Certes, faire seul serait possible, mais il faudrait un appui, l’aval des proches, être moins dépendant. Alors, oser se déclinerait de mille et une façons dont : parler, écrire, prendre la parole dans une assemblée, répondre à une offre d’emploi, changer de métier, formuler une demande, se rendre dans tel service et affronter le guichetier, flâner dans les magasins, se lancer dans l’apprentissage d’une langue, ou celui de la conduite automobile, découvrir ce sport si admiré ou cette pratique artistique si attirante, mettre fin à une relation malheureuse. Préférant renoncer à des envies qu’ils jugent peut-être irréalistes, plusieurs participants ont choisi de rêver, ou de se transporter dans le purement fictif, jusqu’au burlesque. Forts de cette autorisation qu’ils ont su se donner, ils ont pu s’octroyer des pouvoirs qu’ils savent ne jamais avoir, inventer des situations totalement rocambolesques. Mais l’essentiel n’est-il pas de goûter un moment de pure jouissance, fût-elle fictive ? Reste que, pour réducteur que soit le résumé ci-dessus, il laisse vraiment apparaître la richesse des écrits qui ont été réalisés. Au final, un véritable travail, effectué seul ou en étant soutenu, accompagné, épaulé par l’un de ces bénévoles qui sont la cheville ouvrière du CRIL54. Les bénévoles ? Des femmes et des hommes qui, chaque semaine, donnent un peu de leur temps pour accompagner dans l’apprentissage de la langue française une personne ayant passé l’âge de la scolarité obligatoire. Et cela, sur l’ensemble du département, après une formation étalée sur six jours, non consécutifs. Pour quoi une formation ? Parce qu’enseigner la langue à des adultes ne s’improvise pas. Méthodologie, pratiques, manières de procéder, modes d’intervention : il ne faut pas moins de ces journées pour être initié aux outils, méthodes et processus et percevoir quelle disposition d’esprit il est bon d’adopter lorsque l’on s’adresse à des individus, loin de toute préoccupation d’ordre scolaire. Pour importante et intéressante qu’elle soit, la tâche est délicate et fragile, tant du côté accompagnateur que du côté apprenant. En effet, il est souvent laborieux d’apprendre une langue quand on a plus de vingt ans et que l’on est peu rompu au travail intellectuel. D’où la tentation de découragement contre laquelle les deux protagonistes doivent parfois lutter. Pour la dépasser, il n’est pas d’autre solution que de fixer des objectifs atteignables et de respecter un rythme de cours à la fois régulier et soutenu. On le voit : être bénévole représente un véritable engagement. Alors, un grand merci à celles et à ceux qui acceptent de soutenir cette gageure ; leur engagement et leur implication permettent de faire reculer l’illettrisme. L’illettrisme : comment ne pas voir qu’il représente un véritable handicap pour ceux qu’il touche ? En France, l’illettrisme est un tabou, et même s’ils le savent présent dans l’entreprise qu’ils dirigent, nombre de dirigeants ont du mal à convaincre les personnels concernés d’entreprendre un réapprentissage des notions de base, surtout s’ils maîtrisent les gestes requis pour le poste qu’ils occupent. Mais qu’en est-il si celui-ci évolue ? Et peut-on espérer un avancement de carrière quand on est illettré ? Se sachant limités dans l’usage de la langue, les salariés touchés refusent généralement toute disposition susceptible de révéler leurs difficultés. Ces turpitudes quotidiennes sont d’ailleurs fort bien décrites dans un ouvrage récent. Là, via la plume de Virginie Jouannet, Gérard Louviot[2] raconte les multiples déboires qu’il a connus avant d’oser frapper à la porte d’un centre tel le CRIL54, où il a rencontré des gens qui l’ont aidé à s’aventurer dans le monde des mots. Accompagner dans la découverte des mots et de leur usage, c’est tout le sens de l’action quotidiennement menée dans le cadre du CRIL54. Reste que, pour essentielle qu’elle cette œuvre ne pourrait exister sans les subventions que nous octroient nos financeurs institutionnels. Ici et maintenant, nous tenons donc à remercier également tous ceux qui, en nous accordant une aide financière, nous montrent qu’ils reconnaissent la légitimité et la nécessité de l’action que nous menons pour faire pièce à l’illettrisme. [1] S. JEFFERS, Tremblez mais osez ! Paris, Marabout, 2001 (1987), 224 pages [2] Gérard LOUVIOT, Orphelin des mots, Paris, XO éditions, 2014, 236 pages

Geneviève HENRY – COLIN,